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  • Des articles dans "L'illustré":

«J'invite Christoph Blocher dans mon bidonville» --> Article dans L'llustré du 4 janvier 2007

 

L'espoir a un nom

L'Illustré; 02.02.2005

Celle qui a été élue Suissesse de l'année est de retour chez ses protégés en Côte-d'Ivoire. L'écrivain Gabriella Baumann-von Arx raconte.

Ça pue. Comme cela devait puer chez nous autrefois. Au temps où il n'y avait pas encore de réseau d'égouts. En 2005, nous envoyons, nous chez qui cela ne pue plus, une sonde d'exploration sur une lune de Saturne. En l'an 2005, ici, l'Afrique noire est plongée au plus profond du Moyen Age et au lieu de la peste règne le sida. Dans le bidonville de Koumassi, une banlieue du centre économique d'Abidjan, la peur est palpable. La seule à entrer sans hésiter dans la pièce sans fenêtre d'à peine 4mètres carrés où repose sur le sol en béton un homme emmitouflé dans des serviettes éponges est Lotti.

Lotti Latrous. La femme qui vient d'être élue par le peuple suisse Suissesse de l'année. Je l'observe, comme elle s'agenouille à ses côtés, lui parle doucement, lui sourit et lui pose finalement la main sur le front. Deux semaines après sa consécration en Suisse, Lotti est de retour à la maison, dans son bidonville. Chez elle, à Adjouffou. Alors qu'elle vient nous chercher à l'aéroport, elle commente: «Ces deux dernières semaines, j'ai perdu deux enfants, trois femmes et un homme. Je sais que, bientôt, Mahi les suivra et je pressens qu'Edith nous a été amenée trop tard. Il y en aura toujours plus.»

Selon le dernier rapport d'ONUSIDA, 3 millions de personnes sont mortes du sida en 2003. On estime qu'au sud du Sahara 25 millions de personnes sont porteuses du HIV. Jour après jour, 6000 d'entre elles trouvent la mort. Six mille personnes. Par jour! Des chiffres impensables. Des chiffres qui, chez Lotti, deviennent des visages. Et des noms. Et des histoires.

«Partir avec ce que nous avons donné»

Aujourd'hui, celle de Mahi. Ce jeune homme de 18 ans est resté couché dix jours devant une église avant que quelqu'un ne trouve le courage de le ramasser et de l'amener chez Lotti. Les deux poumons rongés par la tuberculose, il lutte pour chaque souffle. Ensuite, il y a Edith, à peine 11ans. Elle a d'abord perdu sa mère, puis son père, du sida. Amaigrie jusqu'aux os, elle a été amenée à Lotti beaucoup trop tard.

Grâce à ses collaborateurs, avec l'aide de médicaments, une nourriture riche et un amour sans limites, la petite femme gracile aide certains à se remettre sur pied. Lotti qui autrefois vivait dans une grande maison avec piscine en Suisse. Depuis son idée de parrainage financé par son pays, elle a déjà pu placer 60 pères et mères sous trithérapie. Même si, pour Mahi et Edith, ce sera trop tard, Lotti n'abandonne jamais. Elle est convaincue que le jour où notre heure est venue, nous pouvons emmener quelque chose avec nous. Ce que nous avons donné.

Mais elle n'est pas la seule à donner. Sans la compréhension de son mari Aziz et de ses trois enfants, Lotti ne pourrait pas faire ce qu'elle fait. «Ça me réjouit beaucoup que cela soit son nom qui sera gravé un jour sur l'Aelggi-Alp.»

A peine arrivés, nous nous retrouvons tout de suite dans son vieux tout-terrain. En route pour Koumassi, un des nombreux bidonvilles. Alors que nous nous approchons des huit petites huttes entassées dans la cour, chacune abritant jusqu'à huit personnes, en traversant les caniveaux puants et ouverts, je sais quelle image nous attend.

Lotti entre, s'agenouille auprès de Sapharin, lui parle doucement et, comme il réagit, elle lui sourit, lui pose la main sur le front et demande: «Aimerais-tu que je t'emmène dans mon hôpital?» La réponse est un signe à peine perceptible. Pourtant, avant que Lotti ne puisse l'emmener, elle a besoin de l'accord de sa mère. La «vieille» comme on nomme ici respectueusement les mères.

C'est la connaissance du fonctionnement de l'Afrique qui rend l'aide de Madame Lotti tellement précieuse. Elle pardonne beaucoup, accepte, ne juge pas. Mais elle ne se laisse pas non plus influencer par la culture du renoncement. «Personne ne veut parler de sida ici, même les médecins. Je me bats là-contre.» Si les patients sont positifs, c'est Lotti qui le leur dit, leur explique, leur apprend comment vivre ou survivre. Avec toujours les mêmes mots, mais toujours comme si elle les prononçait pour la première fois.

Depuis septembre 2002, la Côte-d'Ivoire est en proie à une guerre civile qui sépare le Nord musulman du Sud chrétien. Lotti se détourne d'un signe. «Je ne fais pas de politique.» Je sais pourquoi. Lors de la soirée des Swiss Awards, elle a répondu à la question du sens du bonheur: «Saint Antoine a dit un jour: «Le bonheur est de continuer à désirer ce que l'on a déjà.» Lotti a trouvé son bonheur, elle ne veut pas faire la bêtise de le mettre en danger. «Quelle que soit la situation qui se développe ici, je resterai près de mes malades. Ici, je suis à la maison.» Elle ne connaît pas la peur, en partie parce que «Lui, en haut, a bien besoin de moi encore un moment», dit-elle en riant.

Pas d'électricité

«Lui, en haut», elle l'a déjà réclamé aujourd'hui. Lorsqu'elle a fait la morale à un homme testé négatif. «Tu es négatif, ta femme et ton fils n'ont pas cette chance. Abandonne-les maintenant et tu auras affaire un jour à quelqu'un qui semble beaucoup t'aimer. A Lui, là-haut.» L'homme regarde Lotti, l'index de sa main droite dressé vers le haut, ébahi. «Que ta femme soit positive ne signifie pas qu'elle t'ait trompé! Trente, entends-tu, trente pour cent de toutes les femmes HIV positives ont été infectées par des instruments gynécologiques non stérilisés.» Aujourd'hui, explique-t-elle, ce n'est plus le cas. Quand on peut, on stérilise, ou alors on se sert d'eau de Javel.

En revanche, pas de courant. Depuis deux semaines, le mouroir est sans électricité. Dans l'hôpital, il y a du courant, mais parfois pas d'eau. «C'est égal, glisse Lotti, on ne peut pas tout avoir dans la vie.» A voir la joie qui rayonne de cette femme, je n'arrive pas à m'enlever de l'esprit qu'elle a tout trouvé dans la vie. Pas sur une lune de Saturne, mais au plus profond d'elle-même.

Traduction et adaptation: Frédéric Vassaux
Photos: Philippe Dutoit


© L'Illustré; 02.02.2005

 

«Toute autre vie me paraîtrait superflue»

Texte: Patrick Baumann

Vous avez été élue Suissesse de l'année. Ce prix a-t-il changé quelque chose à votre vie?

Rien du tout. Je ne savais même pas que ce prix existait, on a proposé mon nom et puis c'est tout. D'ailleurs je n'imaginais même pas le gagner, ce fut une grande surprise.

Comment est la situation politique à Abidjan aujourd'hui?

Toujours tendue. Je suis revenue à la mi-janvier, après être rentrée en Suisse en décembre. Bien sûr, j'ai peur parfois, la vie n'est pas facile, mais je suis fataliste. L'heure venue, je serai prête.

Vous ne tenez pas à agrandir votre oeuvre malgré les donateurs qui augmentent. Pourquoi?

Je préfère m'occuper très bien de vingt enfants plutôt que de cent à moitié. La recherche de fonds occupe déjà une partie de mon temps, je rentre en Suisse une semaine tous les trois mois. J'ai cinquante salaires à verser mensuellement pour un total de 15000 francs. C'est déjà un souci suffisant. Aujourd'hui, Lotti[50] est à la mode, mais que va-t-elle devenir demain, quand elle sera oubliée?

Avez-vous peur que la paperasse vous éloigne du terrain?

Oui, la bureaucratie m'inquiète. Aujourd'hui, nous avons dû demander l'aide d'un bureau spécialisé pour s'occuper du courrier et répondre aux nombreuses lettres que je reçois de partout. Moi, il me faut le contact avec les gens en permanence, c'est pour cela que je suis ici. Si je ne peux pas éteindre mon portable pendant quarante-huit heures, parce que je suis avec des mourants, ça ne va pas. Je ne veux pas non plus devoir me justifier à chaque sachet en plastique acheté!

On récolte des milliards à la suite du tsunami, et c'est toujours la croix et la bannière pour obtenir de l'argent de donateurs pour l'Afrique. Injustice?

Ce n'est pas à moi de le dire. Bien sûr, il y a des centaines de milliers de gens qui meurent de faim ou du sida en Afrique chaque année, et on aimerait que la mobilisation internationale soit plus grande. Mais comment va-t-on gérer tout l'argent reçu?

Vos enfants vivent en Egypte. Deux ont fait l'Ecole hôtelière de Lausanne, la troisième s'y destine. Acceptent-ils facilement de vous voir si rarement?

Ils ont vécu ici avec moi, ils ont appris à partager leur maman. Ma cadette est venue passer deux semaines au mouroir avec moi l'été dernier, ce fut une expérience magnifique. Ils savent que ce mouroir, c'est ma vie, ce qui a donné un sens à ma vie. Toute autre vie me paraîtrait superflue.

Etes-vous croyante?

Très, même si je ne pratique pas à l'église. Au début, je ne pensais pas trop à Dieu, on n'a pas besoin de Dieu quand on mène une petite vie confortable, et puis, en voyant comment des gens mouraient à côté de moi, j'ai ressenti une immense colère. J'étais incapable de lire la Bible, mais je me suis posé des questions. Je suis convaincue qu'il y a une justice qui existe là-haut. Mon travail, c'est de répondre aux questions des mourants, qui sont souvent effrayés par la mort, de les rassurer tout en leur disant oui, tu es en train de mourir, mais je suis près de toi, pars sereinement. Je crois à la Providence, si je suis juste dans ce que je fais, je serai aidée. J'ai une confiance totale en Dieu. Ici, à la fondation, on fait un peu Son travail sur terre. De là-haut, Il ne peut pas nous laisser tomber.

© L'Illustré; 02.02.2005